Les gens d'ici n'aiment pas les histoires qui surgissent des mémoires. Pourquoi écrire le nom de cette ville où Laura Vogt est arrivée, il y a cinq ou six ans ? Elle ressemble à s'y méprendre à toutes les préfectures paisibles du rebord ensoleillé du Massif central. Seul un oeil attentif pourrait déceler une nuance dans le style de la cathédrale gothique, une épaisseur étrange dans l'air des ruelles en dédale, une tournure particulière dans la démarche des passants, qui la distinguent.Elle jouit d'un privilège : elle est très aérée en toute saison. Un maire qui croyait à l'hygiène naturelle et aux vertus conviviales de la promenade la dota d'un boulevard en anneau, magnifiquement ombragé de platanes et de marronniers alternés, brodé de jolis squares, d'où on admirait à satiété l'horizon circulaire. Au centre de chacun d'entre eux, une célébrité locale statufiée en bronze donnait à penser sur le destin des grands hommes de la cité.L'édile visionnaire ne s'était pas trompé. Faire le tour de ville plut aux couples mariés qui se saluaient avec cérémonie en se croisant, aux séducteurs élégants en quête de bonnes fortunes, aux biffins de la médiocre garnison en chasse de filles à soldats.C'était un autre temps ! Laura Vogt est bien incapable d'imaginer ces spectacles charmants, obsolètes avant même qu'elle n'apparaisse parmi la population. Désormais, les statues se morfondent, solitaires devant les panoramas splendides, verdissent d'une vilaine maladie de leur métal. Fi des quinconces, remplacés par des boulevards et des mails bruissant de conversations et de nouvelles confiées ! La télévision rend les plus douces soirées désertes, l'automobile a assassiné les après-midi des dimanches chargés de promeneurs.A l'Hôtel de France, seule la riche porte à tambour, dont le cuivre luit, fulgure en tournant des éclairs jaunes de nostalgie de ce passé révolu. Mais, de part et d'autre, de lisses vantaux en verre fumé s'effacent automatiquement pour faciliter l'entrée des nombreux clients, en direction du bar et des salons.Dans ces derniers, chaque dimanche, vers onze heures, tous ceux qui détiennent le pouvoir ou l'argent se retrouvent. Ils traversent le hall, disposé pour être discret, sur le côté de la salle du vulgum pecus. Les fonctionnaires subalternes et les employés qui sirotent des consommations bon marché, peuvent regarder passer le dessus du panier de la société. Sans en avoir l'air, ils guettent les personnalités à manteaux sombres qui se pressent, seules, ou les petits groupes de compères, formés par quelque intrigue de politique ou d'argent. De ce ballet de silhouettes connues, les cervelles affûtées tirent des conclusions perçantes qui nourriront les confidences et les rumeurs de la semaine.Mais, dans les salons et dans la salle de billard somptueuse, ceux qui viennent de poser leur vêtement de bon faiseur au vestiaire se moquent de l'opinion de ces pékins, ces voyeurs qui se croient au parfum des plus fins secrets parce qu'ils payent plus cher que dans un caboulot leur Pernod ou leur muscat dominical.Ce dimanche, rien que de très banal... Les vieux bourges fanatiques du billard sont arrivés très tôt, pour ne pas avoir à céder leur place si un cador se présentait. Puis, juste avant midi, se profile l'événement du jour : Lormont, le commissaire-priseur, semble chaperonner Laura Vogt vers des salons où on n'avait jamais vu cette jeune antiquaire, venue d'on ne sait trop où. --Ce texte fait référence à l'édition Broché .