Le premier roman de ma soeur s'intitule Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne, et j'imagine qu'on peut également le qualifier de conte.Si vous l'avez lu, alors d'une certaine manière vous avez entendu parler de moi : Élise a donné mon nom à l'un des personnages. Je suis Joseph le fantôme, le spectre en redingote noire. Posé tel un héron sur la pelouse des jardins humides, je ne dors jamais, je ne cligne pas des paupières. Lorsque les protagonistes me font signe depuis une fenêtre, je ne parais pas le remarquer ; je n'existe qu'en tant que fonction dans le texte. (En fait, on ne sait pas vraiment si j'existe.)Le livre a paru il y a un peu moins d'une vingtaine d'années (en 1993 pour être exact, Élise venait de déménager à Nantes et de passer son permis de conduire) et vous vous souvenez peut-être qu'il reçut un accueil favorable. De chapitre en chapitre, le rythme est lent, hypnotique, posé : on lit sans se presser, sans ennui ni impatience. Rien n'est jamais tout à fait certain dans le livre d'Élise, aussi apprend-on rapidement à ne pas trop réfléchir, à se laisser porter par l'histoire.(Pour ceux qui ne connaissent pas l'intrigue, ce premier roman raconte comment un vieillard s'est clone lui-même ainsi que la femme qu'il a aimée dans sa jeunesse. Bien loin des villes et du monde moderne, ce personnage obscur a planté un jardin autour de sa maison - un jardin pour que l'amour renaisse - et les enfants y grandissent dans l'ignorance de ce qu'ils sont, entourés de personnages improbables. Le garçon est taciturne, la fille secrète et passionnée. Encouragés à s'aimer, ils s'enlacent sans conviction sous les arbres, se touchent, se caressent sans parvenir à se connaître. Ils restent étrangers l'un à l'autre, étrangers à leur propre histoire.)Bien que le texte ne soit plus réédité, il m'arrive aujourd'hui encore de recevoir des courriers de lecteurs adressés à ma soeur. Je les range sous mon lit comme autrefois mes magazines de charme. Il doit y en avoir en tout une trentaine ; je les relis quelquefois.Le livre - comme les deux autres - trône quant à lui sur ma table de chevet, le dos brisé, décoloré ou presque à force de manipulations. L'empreinte de mes doigts y est partout visible. Je l'ouvre au hasard avant de m'endormir, le soir ; j'aime tomber sur les pages où mon nom est écrit. Lire mon nom dans le livre a sur moi un effet apaisant. Comme on traverse peu à peu une surface, je m'abandonne à devenir non plus Joseph le postier, mais Joseph le fantôme. Je hante le jardin-forteresse qu'Élise a planté pour moi - son cadeau en quelque sorte -, je glisse comme un orvet entre les hautes herbes, les arbres et les adverbes, je me laisse apercevoir par les personnages sans intervenir jamais dans la narration.