ExtraitLa Sainte-BaumeDepuis son départ de l'abbaye Saint-Victor à Marseille, Cornélius, porté par l'indolence d'une mule efflanquée, empruntait les sentes roides qui le conduisaient à Saint-Maximin où il ferait étape pour la nuit. Les premiers mètres dans le dédale des ruelles pavées de Marseille furent les plus difficiles. Il se détachait de la maison mère et se retrouvait plongé dans l'inconnu : un face à face avec lui, son courage et sa foi. A la sortie de la ville, il entendit les cloches des matines. Il tourna le dos à la mer et à la peste qui sévissait de la basse ville jusqu'aux environs d'Aix. Il s'engagea dans une haute garrigue. Les pucerons lui dévoraient les mollets. Il se tordait les pieds dans les travers de terre séchée. Parfois, comme une punition supplémentaire, un silex acéré lui entamait les orteils. La chaleur consumait son crâne. Il avait l'habitude des couloirs frais du dormitorium, de l'eau glacée du puits qui alimentait les fontaines. Une brume crépusculaire ondulait entre tiédeur et lumière. Un kaléidoscope posait un vitrail sur les falaises mordorées de la Sainte-Baume. Des pierres branlantes esquissaient des tableaux primitifs voués au sacre du paradis. Cornélius, ébloui par une myriade de scintillements qui émanaient de la grotte de Marie Magdeleine, se débarrassa du bissac, de la gourde, et s'agenouilla. Les mains jointes, il aspira à la contemplation des choses supérieures. Chaque jour, à l'instant des sept heures canoniales, la recluse était enlevée par les chérubins et portée au coeur des nuées. Elle percevait les louanges du Seigneur. Rassasiée par les choeurs divins, elle n'éprouvait aucune nécessité d'user de subterfuges terrestres. Les mets célestes la comblaient. Dieu lui avait enseigné la vie sur terre et la mort au paradis. La pécheresse avait revêtu l'alba vestis de lin blanc. Elle possédait le privilège de percer les ténèbres et de voler au-delà des deux.Soudain, Cornélius entendit une voix cristalline qui murmura son nom. L'écho jaillit de nulle part et de partout à la fois. Il se releva, les bras écartés, les paumes tournées vers le ciel, désemparé. Qui pouvait bien l'interpeller sur cette lande broussailleuse ? Il n'était qu'un moinillon obscur, invisible, entré au séminaire par devoir filial. Un vide immense balayait la plaine. Une brise légère roula du sud vers lui. Cornélius tourna la tête dans tous les sens. Il écarquilla les yeux vers la Baume lointaine. Les crêtes mâchurées, les ronces surmontées d'une croix brute en ferraille, les entablements nus et glacés, les galeries éventrées organisaient une architecture surnaturelle. Au septentrion, la végétation dense tapissait les chaos roussâtres. Les frondaisons sacrées peintes par Lucain l'Andalou dans Pharsale, suaient de sources, de flaques, de mares. A la saison, violettes, anémones, narcisses mouchetaient les taches de fougères ou de scolopendres. Pauvre hère perdu dans un désert d'épineux avachis par le mistral... Pas un chant d'oiseau ne le réjouissait ! La nature taillée à coups de hache grouillait de mille serpents. L'anis et la sabine qui servaient aux philtres des sorcières s'épanouissaient avec langueur. Cornélius tenta de fuir une folle démence. Il traînait l'ânesse campée sur les quatre fers, les oreilles en arrière. Son pelage transpirait d'une mousse écrue. Ses gros yeux globuleux exprimaient la panique.