ExtraitJ'ai encore en mémoire la voix d'Alexis Sorel, ce tout jeune homme qui m'a téléphoné au début de l'été.«Je sais que vous écrivez pour le compte d'autrui, et j'aimerais offrir vos services à mon arrière-grand-père en guise de cadeau d'anniversaire, il fêtera ses quatre-vingt-dix ans le mois prochain. Il me semble que ce serait pour lui un soulagement de partager avec nous ses souvenirs de la Première Guerre mondiale. Probablement pour ne pas heurter notre sensibilité, il s'est toujours bien gardé d'évoquer ce passé de manière insistante, et ne nous l'a livré que par bribes. Et pourtant, les larmes lui viennent parfois malgré lui : "A quoi bon vous ennuyer avec ça ? C'est si loin, désormais", dit-il avec une résignation qui lui coûte. Et la suite ne vient pas. Je pressens qu'il lui plairait de nous transmettre quelque chose d'important avant de mourir. Jusqu'à il y a peu, il n'était pas rare de l'entendre s'exclamer : "Ah ! si j'avais le courage d'écrire..." J'ai conscience de m'y prendre bien tard pour vous contacter, j'espère néanmoins qu'il vous sera possible de vous libérer. Il ne faudrait pas trop tarder, vous vous en doutez...»Parallèlement aux histoires que j'invente de toutes pièces pour mes romans, j'en écris d'autres qui ne doivent rien à l'imagination. Certaines personnes désirent témoigner d'une expérience qui a marqué profondément leur existence, sans pour autant se sentir de force à en assurer la rédaction. C'est alors qu'elles sollicitent mon concours. Lors d'une série d'entretiens, elles m'exposent les faits à sauver de l'oubli, à charge pour moi ensuite de mettre en forme le récit. Si la matière manque souvent d'intérêt, il existe des exceptions à cette règle, d'autant plus remarquables qu'elles constituent parfois des témoignages d'une grande portée humaine.La démarche d'Alexis m'a ému. Qu'un tout jeune homme - il avait glissé dans la conversation qu'il avait dix-huit ans - fasse si grand cas des attentes de son aïeul est touchant.L'anniversaire du vieillard tombant au début du mois d'août, comme j'étais sans projet particulier, j'ai proposé de me déplacer à cette occasion. Alexis m'a remercié avec empressement, ajoutant de manière charmante, avant de raccrocher : «À bientôt, alors !»