ExtraitMercredi, 21 octobreEnfin ! Francesca vient de partir et je peux commencer. La pauvre chérie ne pouvait se douter qu'elle m'empêchait de me consacrer à mon nouveau projet. J'espère qu'elle n'a pas senti mon manque d'intérêt devant l'énumération de toutes les bénédictions dont elle jouit. Elles ne semblent atteindre leur réelle valeur que lorsque Francesca en dresse la liste exhaustive et en analyse chaque détail à voix haute en ma présence. Comme il est étrange qu'une femme d'une telle beauté, profitant de tant de richesses matérielles, puisse rester aussi pusillanime ! Elle ne s'en doute nullement, mais je vois au-delà des apparences, au-delà de son assurance extravertie, de son éclatante splendeur, de ses formes élégantes. J'ai toujours envié les femmes dotées de belles jambes. Par «belles», je veux dire ces jambes longues, minces, pourvues de chevilles étroites, magnifiques dans la soie noire. Le genre de jambes qu'on nous présente dans les publicités pour des collants, le pied en extension, pointé de manière séduisante, sanglé dans son talon aiguille, qui jaillit par la portière surbaissée d'une berline de grand luxe. Est-il donc vrai que des femmes émergent parfois des voitures de cette façon si précautionneuse, si étudiée ? C'est possible. Cela pourrait bien être le cas de Francesca. En fait, maintenant que j'y songe, j'en suis certaine. Francesca a un mari charmant, des enfants splendides et une grande maison. Mais elle est également pourvue du type de jambes mis en scène dans ces réclames et c'est exactement le genre d'impression qu'elle adore susciter.Quel aigre parfum émane de mes mots ! Sont-ce les acariâtres divagations d'une célibataire entre deux âges ? Qui me croira si je proteste en affirmant que je n'ai pas plus envie de posséder un mari alliant charme et réussite que de disposer d'une mignonne progéniture ? Personne. La plupart des gens peinent à envisager qu'on puisse choisir un mode de vie qui diffère du leur. Ils préfèrent penser que si les autres mènent une vie différente, c'est qu'elle leur a été imposée par la nécessité, ou qu'ils sont tout bonnement des excentriques. Cela leur épargne d'y voir une critique de leurs propres choix. Voilà du moins mon expérience personnelle. Je sais la pitié que mon célibat inspire, même si certaines se plaignent devant moi de leurs maris et de leurs enfants.