ExtraitCe matin, elle a la chambre d'hôtel pour elle toute seule. Elle est à Los Angeles, elle a mangé du pain perdu, French toast, ce qu'elle ne ferait jamais en France, ni chez elle, ni à l'hôtel. Ensuite elle a étalé ses affaires partout et s'est demandé comment elle allait s'habiller. Sur la table de nuit est posée une feuille de papier sur laquelle il est écrit : La maison où a vécu Buster Keaton est au 1018 Pamela Drive. Il a également vécu au 1004 Hatford Way. Il s'agit d'une résidence privée et on ne peut la visiter. En espérant que ces informations vous seront utiles... Suit le nom du propriétaire de la maison de Pamela Drive, orthographié de deux façons différentes, l'une avec deux t, l'autre avec th. Si elle doit le prononcer, il faudra choisir entre les deux prononciations, et donc prendre un risque. C'est embêtant. Mais elle n'ose pas déranger de nouveau la personne qui lui a si gentiment procuré les adresses.Elle se regarde dans la glace, ses mains disparaissent entièrement dans les manches du peignoir. Elle s'assoit, prend un stylo et fait son exercice de convergence. Elle tend le bras, met la pointe du stylo bien en face de ses yeux et la fixe tout en la rapprochant lentement du bout de son nez. À trente centimètres du nez, le stylo se dédouble inexorablement. Il faut forcer sur les yeux pour que les deux pointes reviennent l'une sur l'autre.Avant, elle le faisait tous les matins. Elle en a perdu l'habitude et depuis, son oeil droit s'éloigne de plus en plus. Il dit sérieusement merde à l'autre. Quand a-t-elle cessé de faire son exercice tous les matins ? Depuis qu'elle a un fiancé. Elle trouve qu'elle n'a plus le temps. C'est d'autant plus idiot que son fiancé aime beaucoup la voir faire son exercice.- Mais qu'est-ce que tu vois, avec cet oeil-là ? lui demande-t-il souvent.- Je vois sans voir. Mon cerveau dit à mon oeil : toi, ce que tu vois, je m'en fiche, je ne le regarde même pas.Pour choisir comment s'habiller, elle fait coulisser la fenêtre et passe son bras dehors, jusqu'à l'épaule. Il fait chaud, au moins trois degrés de plus qu'hier. À Paris, elle ouvre les deux battants et se penche au-dehors, les bras ouverts. L'estimation de la température est bien plus juste. Encore une chose que son fiancé aime regarder et qu'elle ne fait presque plus, justement parce qu'elle est regardée. Résultat, elle choisit moins bien ses vêtements et - horreur - elle transpire.Elle est nerveuse, jette un coup d'oeil toutes les trois minutes sur la feuille où sont imprimées les adresses. Après une étude approfondie du plan, elle s'est aperçue que les deux maisons étaient peut-être très proches l'une de l'autre. Sa voix intérieure répète : c'est dingue, je suis à Los Angeles. Mais d'un ton calme parce qu'il ne faut pas trop s'exciter. Elle vérifie pour la cinquantième fois qu'elle a bien toutes ses affaires, de l'argent, les adresses, le plan, un carnet, l'adresse de l'hôtel. Elle quitte la chambre et prend un taxi. C'est dingue, j'ai réussi à prendre un taxi. Ne pas trop s'exciter, ne pas transpirer. Le taxi arrive à Beverly Hills. C'est dingue, je suis à Beverly Hills.